Récit de voyage herpétologique :

 

Ténérife (Guaza) et la Fondation Neotropico

 

Mai 2018

 

 

 

Par Alexandre Mamin

 

En collaboration avec Carlos Rodriguez et Jaime de Urioste

 

 

Lors du printemps 2018, nous avons effectué un voyage sur l’île de Ténérife avec 2 buts principaux.

Le premier était de visiter la Fondation Neotropico. Nous souhaitions nous familiariser avec les techniques de préservation de la faune endémique canarienne, ainsi que des moyens mis en œuvre afin de lutter contre les espèces exotiques invasives constituant une menace pour cet écosystème insulaire.

 

Le second but était d’observer le comportement de la faune reptilienne native de cette île et principalement du rare Gallotia intermedia.

 

 Ténérife est l’une des sept îles principales des Canaries et en est la plusgrande. Ces îles comptent 3 genres de reptiles terrestres natifs de celles-ci. Elles possèdent un genre de lézard endémique, le genre Gallotia, qui se trouve à l’état naturel uniquement aux Canaries. Les Gallotia appartiennent à la famille des Lacertidae, dont fait partie notre célèbre lézard des murailles (Podarcis muralis) en Suisse.

 

Le genre Gallotia est retrouvé sur toutes les îles des Canaries. Il se divise en trois groupes principaux.

 

-        Les espèces de petite taille

 

-        Les espèces de taille moyenne

 

-        Les espèces de grande taille

 

Il existe toutefois une espèce de taille intermédiaire entre ceux de moyenne et de grande taille. Il s’agit de Gallotia intermedia.

 

Les deux autres genres de reptiles terrestres indigènes des Canaries sont :

 

-        Le genre Chalcides

 

-        Le genre Tarentola

 

La faune reptilienne native de Ténérife est divisée comme suit :

-             Tarentola delalandii qui est un gecko de la famille des tarentes.
-             Chalcides viridanus qui est un scinque.
-             Gallotia intermedia, lacertidé découvert en 1996.
-             Gallotia galloti qui se divise en quatre sous-espèces dont trois se trouvent à Ténérife :

o Gallotia galloti galloti, qui se trouve dans la partie sud de Ténérife
o Gallotia galloti eisentrauti qui se trouve au Nord de Ténérife.
o Gallotia galloti insulanagae qui se trouve sur le rocher de Roque de Fuera de Anaga

Nous avons visité la montagne de Guaza dans le sud de l’île où se trouve Gallotia galloti galloti, Tarentola delalandii et Gallotia intermedia.

Cette dernière espèce demeura malheureusement introuvable (ou tout du moins non identifiée de manière sûre à 100%) lors de notre voyage. Cette espèce, découverte en 1996, ne se trouve qu’à Ténérife en deux localités différentes. Une population se trouve près des falaises de Los Gigantes et l’autre se trouve à la montagne de Guaza où il vit en sympatrie avec Gallotia galloti. Il est possible que d’autres populations soient encore à découvrir sur Ténérife du fait de la difficulté d’accès à l’habitat de ce lézard. Afin de préserver cette espèce, un plan de protection a d’ailleurs été mis en place par le gouvernement canarien.

 Gallotia intermedia (photos appartenant à J. de Urioste)

 Mâle :

Femelle :

 

A Guaza, une espèce est retrouvée en abondance. Il s’agit de Gallotia galloti galloti. Les mâles de cette espèce sont noirs avec des tâches bleues d’intensité, de taille et de forme variable alors que les femelles sont brunes et peuvent arborer ou non des lignes dorsales. Cette sous-espèce est retrouvée dans tout le sud de l’île de Ténérife.

 

Comme tous les Gallotia, cette espèce se nourrit volontiers de fruits, en particulier ceux du figuier de Barbarie (Opuntia ficus indica) qui se trouve sur toutes les îles Canaries.

 

Bien que de la même famille que le lézard des murailles, le genre Gallotia possède une grande part d’alimentation frugivore.

 

 

 

Gallotia galloti galloti (Montagne de Guaza) :

 

 

 

Mâle (spécimen avec avec 2 queues dues à une mauvaise repousse) :

 

 

Le même spécimen à côté d’une jeune femelle :

 

 

Juvénile :

 

 

Juvénile :

 

 

Exemplaires pris en photo à Santa del Mar avant de se rendre à la Fondation Neotropico :

 

Femelle adulte :

 

 

Mâle adulte :

 

 

Il est également possible d’observer une espèce de gecko qui ne se trouve que sur l’île de Ténérife et de La Palma, Tarentola delalandii.

 

Cette espèce est parfois observable entre et sous les cailloux de la montagne. Toutefois, la ville de Los Cristianos se trouvant au pied des falaises de Guaza offre également un habitat idéal pour ce gecko qui se trouve aisément sur les murs de certaines constructions une fois la nuit tombée. Il s’agit d’un gecko nocturne et de taille moyenne. Le plus grand spécimen que nous avons observé faisait environ 15cm.

 

 

 

 

Falaise à Guaza :

 

 

La végétation de la montagne de Guaza est composée de divers cactus, plantes grasses et petits buissons qui jonchent le sol composé de pierres d’origine volcanique. On trouve notamment des figuiers de Barbarie dont les Gallotia se nourrissent lorsque les fruits se retrouvent au sol.

 

 

 

Quelques exemples de paysages et de flore aux alentours de Guaza :

 

 

Quelques exemples d’animaux (en dehors des reptiles) retrouvés aux alentours de Guaza :

 

On retrouve bien d’autres animaux  à Guaza, notamment des oiseaux. Il n’est pas rare de croiser des « Pipits », oiseaux du genre Anthus ou encore des goélands leucophées (Larus michahellis) dont les déjections de ce dernier tapissent les falaises de Guaza. Il est impressionnant de constater la présence de lapin de part les nombreuses crottes qui jonchent le sol de la montagne. Cette espèce invasive provoque des dégâts sur les plantes endémiques des îles Canaries. Bien que présents en abondance, ils sont difficilement photographiables de part leur nature craintive, leur rapidité et leur aisance à déplacer sur les sols accidentés.

 

 

Les îles Canaries comprennent des espèces de lacertidés géants figurant parmi les plus grands lézards de cette famille, comme Gallotia bravoana sur l’île de La Gomera ou Gallotia stehlini sur l’île de Gran Canaria. Cette espèce peut approcher le mètre de longueur totale. Le plus grand spécimen que j’ai pu observer sur Gran Canaria était un mâle d’environ 80cm avec un bout de queue en moins.

 


On trouve sur Ténérife des fossiles momifiés d’un lacertidé géant. Cette espèce considérée comme éteinte dont la taille totale pouvait atteindre  150cm, se nomme Gallotia goliath. On peut observer des restes et 2 reconstitutions au musée d’Histoire Naturelle à Santa Cruz de Ténérife.

 

Gallotia goliath :

 

Reconstitution :

 

 

Restes momifiés :

 

 

La faune endémique des Canaries est malheureusement menacée par de nombreuses espèces invasives introduites volontairement ou involontairement par l’homme comme le rat, le lapin ou le chat qui constituent de réelles menaces pour la survie de la faune et de la flore.

 

Le climat des Canaries étant relativement constant tout au long de l’année, de nombreuses espèces relâchées peuvent trouver des conditions idéales de vie sur ces îles.

 

Afin de pouvoir contenir l’expansion des espèces invasives sur l’île de Ténérife ainsi que promouvoir la survie de la faune endémique et locale, une fondation est chargée du maintien en captivité des animaux étrangers à l’île : la Fondation Neotropico, dirigée par M. Jaime de Urioste.

 

La Fondation a pu faire l’acquisition de nouveaux locaux et sont en train d’aménager leurs nouvelles infrastructures en particulier extérieures.

 

La Fondation Neotropico dispense les cours de contention d’animaux dangereux et non-indigènes aux autorités des Canaries. Lorsque les autorités trouvent une espèce étrangère à l’île, ils la ramènent à la fondation Neotropico ou font appel à eux afin qu’ils viennent chercher l’animal. A cet effet, la Fondation a mis en place plusieurs posters éducatifs afin de faire prendre conscience aux visiteurs de l’importance de respecter l’écosystème local.

 

 

La Fondation Neotropico est également sollicitée pour s’occuper des saisies d’animaux illégaux, ceux maintenus dans de mauvaises conditions de détention et les animaux dont certaines institutions ne peuvent plus s’occuper.

 

Ainsi de nombreuses espèces peuvent vivre leur vie paisiblement à la fondation, où le mot d’ordre est de ne sacrifier aucun animal.

 

 

Exemples d’installations extérieures :

 

La fondation accueille aussi bien des reptiles, des mammifères, des oiseaux que des arthropodes.

 

Parmi les reptiles, on peut trouver de nombreux iguanes verts, ou Iguana iguana, qui ne nécessitent aucune autorisation de détention aux Canaries contrairement à la Suisse. On peut y observer des tortues géantes, Geochelone sulcata dont une fût découverte traversant une route au nord de l’île, mais également de nombreuses tortues de Floride, Trachemys scripta ssp.

 

La fondation s’occupe également de remettre sur « nageoire » et la remise en liberté de tortues marines.

 

 

Bassin accueillant des tortues de Floride :

 

 

On trouve également quelques Python regius à la Fondation Neotropico. Leur statut juridique a changé depuis peu sur l’île, et nécessitent désormais un permis de détention car ils possèdent le même statut de dangerosité que certains molosses aux yeux de la loi canarienne contrairement aux iguanes qui ne nécessitent aucune autorisation.

 

 

 

Lors de notre visite nous avons pu observer un serpent d’origine américaine et très courant en captivité, Pantherophis guttatus, capturé en pleine nature quelques jours auparavant et qui a pondu une dizaine d’œufs fécondés à la fondation, illustrant bien le problème des espèces invasives. Si cette femelle n’avait pas été capturée, elle aurait potentiellement donné naissance à une dizaine de serpents se nourrissant de la faune indigène.

 

 

 

Pantherophis guttatus mentionné ci-dessus, à la Fondation Neotropico :

 

 

 

 

Il faut relever que l’île voisine de Gran Canaria connaît une invasion de colubridé américain du genre Lampropeltis qui constitue une menace majeure pour la faune endémique de l’île. Le gouvernement canarien a d’ailleurs décider d’interdire aux particuliers la maintenance des serpents de la famille des Colubridae sur l’archipel canarien.

 

 

 

 

Quelques habitants des installations intérieures :

 

 

Python molurus servant à la démonstration et à l’apprentissage à la manipulation des serpents géants aux autorités canariennes :

 

 

Quelques jours après notre départ de l’île, un raton-laveur, espèce américaine, était capturé puis amené à la Fondation Neotropico, illustrant, en terme d’accueil et de maintenance d’animaux, la pluridisciplinarité de cette fondation.

 

 

Exemple d’installations intérieures :

 

 

La Fondation Neotropico est particulièrement soucieuse et respectueuse des règles sanitaires à observer en cas de doute sur l’état de santé des animaux qu’on lui amène. A cet effet, le Président de la fondation a fait construire un caisson de sécurité BSL-3 à pression négative pour la mise en quarantaine d’animaux présentant des signes cliniques suggestifs d’infection.

 

Au sein de ce caisson, plusieurs enclos de type BSL-3 à pression modulable associés à des filtres HEPA sont mis en place afin de pouvoir limiter les risques sanitaires notamment dus aux bactéries du Mycobacterium tuberculosis complex (bactéries contagieuses induisant la tuberculose chez les mammifères) ou à certains virus tels que les fièvres hémorragiques (exemples : Ebola Virus, fièvre de Lassa) potentiellement portées par les singes.

 

 

 

 

 

Intérieur d’une partie du laboratoire et caisson de quarantaine BSL-3 :

 

 

Nous remercions chaleureusement M. Jaime de Urioste pour la visite des installations de la Fondation Neotropico, pour ses explications sur le fonctionnement de celle-ci et pour nos échanges sur nos visions de la conservation de la faune ainsi que sur les possibles redécouvertes d’espèces considérées comme disparues.

 

N’hésitez pas à visiter le site internet de la Fondation Neotropico : http://www.neotropico.org